top of page

Le mot de l'année est-il "longévité" ?

il y a 6 jours
5 min de lecture

Il y a les modes vestimentaires, les modes alimentaires, les modes déco. Et puis il y a les modes linguistiques. Ces mots qui, un beau matin, semblent avoir gagné le droit de s’inviter partout. Dans les conversations, les interviews, les réunions, les podcasts, les livres de développement personnel et, bien sûr, les pages des magazines. On ne sait pas très bien qui les a lancés, mais tout le monde se met à les employer. Jusqu’à ce qu’un autre mot arrive et prenne sa place. Cette année, il semblerait que le mot "longévité" soit sur toutes les bouches.


Crédit photo : Karolina Grabowska
Crédit photo : Karolina Grabowska

Il y a quelques années, impossible d’échapper à la bienveillance. Il fallait être bienveillant avec ses collègues, ses enfants, son conjoint, ses voisins, ses équipes et, surtout, avec soi-même. La bienveillance était devenue à la fois une qualité morale, un conseil éducatif et presque une règle de savoir-vivre. Puis est venue l’efficience, terme légèrement plus sophistiqué qu’« efficacité », qui permettait de donner des airs de stratégie d’entreprise à la moindre liste de choses à faire. On ne faisait plus les choses efficacement : on les faisait efficientement. Ce qui, reconnaissons-le, prenait parfois plus de temps à expliquer.


Et puis il y a eu la sororité. Un mot ancien, mais qui a connu une nouvelle jeunesse, jusqu’à devenir presque incontournable dès qu’il était question de solidarité entre femmes. D’autres ont eu leur heure de gloire : résilience, authenticité, alignement, lâcher-prise, déconnexion, transition, vulnérabilité…


Il y a donc les mots que l’on apprend, ceux que l’on redécouvre et ceux que l’on adopte collectivement. Et chaque époque semble avoir besoin des siens.

Pourquoi ?


Parce que les mots à la mode ne sont jamais complètement innocents. Ils arrivent rarement par hasard. Ils apparaissent lorsqu’une société cherche à mettre un nom sur quelque chose qu’elle ressent déjà. Une inquiétude diffuse, une aspiration nouvelle, une transformation des comportements. Le mot arrive ensuite comme une étiquette pratique : soudain, ce qui était encore flou devient racontable. C’est aussi ce qui explique leur formidable pouvoir de propagation. Un bon « mot du moment » a plusieurs qualités : il est suffisamment simple pour être compris par tous, suffisamment large pour pouvoir s’appliquer à tout, et suffisamment positif pour donner envie de s’en réclamer. Il peut désigner une tendance, une valeur et parfois même une promesse commerciale.


Car le mot à la mode est aussi une petite machine économique. Une fois qu’il est installé, il peut se décliner à l’infini. On peut créer autour de lui des livres, des conférences, des applications, des retraites, des programmes, des méthodes, des podcasts et des objets. Il devient un territoire. Et en 2026, le territoire à conquérir semble être celui de la longévité.


La longévité est partout. Elle se mange, se mesure, se chronomètre, s’optimise. On parle d’âge biologique, de sommeil, de masse musculaire, de santé métabolique, de récupération, de prévention. On cherche à connaître non seulement son âge, mais l’état dans lequel son corps semble se trouver. Après avoir voulu être heureux, performants, équilibrés, alignés et résilients, nous voici donc déterminés à durer.


Il faut dire que le mot est particulièrement bien choisi pour notre époque.

« Vieillir » reste un mot un peu embarrassant. Il évoque les rides, les articulations qui protestent, les anniversaires qui commencent à compter à l’envers. « Vieillir moins vite » est déjà plus séduisant. Quant à « longévité », il possède une élégance scientifique qui permet de parler du temps qui passe sans avoir l’air de parler de la mort.

La longévité, c’est donc un peu notre nouvelle manière de négocier avec le temps.


Mais voilà qu’une question légèrement plus encombrante se présente : que voulons-nous faire de toutes ces années supplémentaires ?


Parce que vivre plus longtemps n’est pas nécessairement la même chose que vivre mieux. Et ajouter des années à une existence n’a de sens que si ces années peuvent être habitées, désirées, partagées. C’est peut-être là que se trouve la véritable évolution de notre rapport à la longévité. Pendant longtemps, le rêve était simplement de repousser la mort. Aujourd’hui, la promesse est plus subtile : rester en forme suffisamment longtemps pour continuer à faire ce qui nous plaît. Voyager. Travailler si l’on en a envie. Tomber amoureux. Courir après ses petits-enfants. Apprendre une langue à 70 ans. Partir vivre ailleurs. Changer de métier. Commencer quelque chose.


Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de vivre longtemps, mais de rester acteur de sa propre vie le plus longtemps possible.

Et cela change tout. Car si nous gagnons dix, quinze ou vingt années de vie en bonne santé, qu’allons-nous en faire ? Les remplir de rendez-vous médicaux et de compléments alimentaires ? Les passer à surveiller notre sommeil sur une application ? Ce serait tout de même un curieux paradoxe : consacrer sa vie à l’optimiser au point d’oublier de la vivre.


La question est d’autant plus intéressante que notre société nous pousse déjà à vouloir prolonger tout ce qui peut l’être : la carrière, la jeunesse, la productivité, les relations, la beauté, les performances physiques. Comme si « plus longtemps » était automatiquement synonyme de « mieux ».


Or peut-être que la révolution de la longévité ne consiste pas à ajouter du temps, mais à changer notre rapport au temps. Si l’on sait que l’on peut vivre jusqu’à 90 ou 100 ans, la vie ne se pense plus tout à fait de la même manière. Pourquoi faudrait-il absolument avoir tout réussi à 30 ans ? Pourquoi faudrait-il choisir une seule carrière ? Pourquoi considérer certains âges comme des dates de péremption ? Peut-être que vivre plus longtemps pourrait aussi nous autoriser à vivre plusieurs vies dans une vie.

C’est une idée autrement plus réjouissante que celle de compter ses protéines.


On pourrait avoir une première carrière, puis une deuxième. Faire des études à 50 ans, se mettre à peindre à 60. Partir faire le tour du monde à 70. Tomber amoureux à 75. La longévité pourrait ainsi avoir une conséquence inattendue : nous faire revoir nos calendriers intimes. Cesser de considérer l’existence comme une course avec quelques étapes obligatoires et accepter qu’elle puisse être beaucoup plus longue, plus sinueuse, beaucoup moins prévisible.


Encore faut-il que les années supplémentaires soient accompagnées d’autre chose que d’un corps fonctionnel. Car une vie longue pose aussi la question du sens. Que veut-on transmettre ? À qui veut-on consacrer son temps ? Avec qui veut-on vieillir ? Quel rôle veut-on jouer dans la société lorsque l’on ne correspond plus aux cases traditionnelles de l’âge ? C’est peut-être pour cela que le succès du mot « longévité » est si révélateur. Il raconte à la fois notre obsession contemporaine pour la santé et notre difficulté à accepter le temps qui passe. Nous voulons gagner du temps, mais nous ne savons pas toujours ce que nous en ferons. Nous voulons vieillir, mais pas vieillir comme avant. Nous voulons les années, à condition qu’elles restent belles, actives, désirables et si possible photogéniques.


Après avoir appris à lâcher prise, à être bienveillants, efficients, résilients et alignés, nous voici donc en train d’optimiser notre espérance de vie.


Peut-être est-ce cela que racontent les mots à la mode : non pas seulement ce que nous sommes, mais ce que nous essayons de devenir.

Commentaires


bottom of page